Indignée

Indignée. Je suis indignée. Indignée par cette brutalité, cette violence. Cette injustice flagrante, qui porte le nom ridicule de « justice ». Et j’ai mal. J’ai mal pour eux, ces manifestants coupables de dire ce qu’ils pensent. J’ai mal pour elle, cette pauvre fille au visage massacré par les bombes lacrymogènes, lancées en plein dans sa face. Et j’ai mal pour moi. Pour mon avenir. Pour mes rêves. Pour mes espoirs. Pour mon courage, ma force… Pour mon effroyable sentiment d’impuissance. Et puis, j’ai peur. J’ai peur pour moi, bien sûr, mais aussi, et surtout, pour eux. Mes amis, mes proches… mais même de purs inconnus, perdus au milieu de cette foule, brutalisés par ces policiers en habit bleu, avec leurs masques et leurs boucliers, qui font pleurer les petites filles… J’ai peur qu’on soit blessés, gravement blessés. Ou pire encore, qu’on perde. Qu’on perde notre motivation, notre énergie incroyable qui nous permet de nous battre encore, même après toutes ces défaites, même après toute cette douleur. J’ai peur de voir notre liberté (le peu qu’il nous en reste) s’écrouler tout à fait devant toute cette pression. J’ai peur, tout simplement. Et j’ai honte d’avoir peur… La peur est l’ennemie de la dignité. Et je suis triste. Tellement, tellement triste. Triste pour les gens du passé, qui se sont tant battus, comme nous… Pour ce que ça a donné! Et triste pour les gens du futur. Ces gens qui devront vivre dans le résultat de cet effroyable gâchis. Et, par-dessus tout, je suis triste pour nous, les gens du présent. Pour tous ceux qui, comme moi, manifestent contre ce qui leur parait injuste en ce monde. Mais, aussi bizarre que cela puisse paraitre, c’est surtout pour les « autres » que je suis triste. Ces « autres », qui ne savent même pas pourquoi on se bat, ou pire, qui voient les manifestants comme des « enfants gâtés » ou des « terroristes ». Mais justement. Toutes ces émotions contradictoires qui m’habitent, elles ne sont pas là pour rien. Si je veux, je peux faire en sorte qu’elles servent à quelque chose. Elles peuvent nourrir ma colère, mon énergie quasi-désespérée, ma force, ma confiance. Et surtout, elles peuvent, non, elles doivent, m’encourager, nous encourager, à continuer à nous battre. Et, même si cela implique le risque d’être déçue, je continuerai d’entretenir des espoirs, et surtout, de les défendre.

– Simone Beaudoin, étudiante en secondaire 1

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Les bouffons couillardesques et leur garde royale. Le budget néolibéral à l’honneur, moi, l’étudiante, je m’indigne

Jeudi 27 mars 2015 – Québec, Zone de grève de l’Université Laval. Je suis revenue de cette manifestation sur la colline parlementaire troublée. Pourtant, je n’ai pas subi de coups de matraques ni de morsures de chien comme d’autres manifestants l’ont vécu mardi soir. J’ai toutefois vécu de l’intimidation, cette même intimidation qui semble pourtant unanimement dénoncée. Il est 17 h 30, je marche vers le Parlement avec mes collègues de classe pour dénoncer le budget qui vient d’être déposé à l’Assemblée nationale. Déjà, nous savons qu’afin d’assurer plus de revenus dans ses caisses et payer « notre » dette nationale, le gouvernement (néo)libéral du Québec opte pour une baisse d’impôts de 4 % pour… les entreprises! Pourtant, les plus riches du Québec ont connu une croissance économique inégalée dans notre histoire et pilent les profits dans leurs coffres-fort, mais ces pauvres âmes ont besoin d’être encouragées par des récompenses monétaires injustifiées afin d’investir sans crainte dans l’économie qui les fait vivre. Pendant ce temps, nous assistons aux pires coupures depuis 20 ans dans les services sociaux, de santé et dans l’éducation. Déçues, nous rejoignons les centaines de manifestants qui, déjà, scandent des slogans politiques et échangent leurs expériences récentes sous fond d’accordéon.

Très rapidement, nous assistons à une démonstration quasi militaire qui choque, intimide et fait trembler mes camarades qui se retrouvent nez à nez avec un scénario qu’ils ne connaissent que trop bien. Ils ne sont pas seul-e-s, moi aussi je tremble. Une profonde tristesse m’envahit devant ces agents de la Sûreté du Québec qui déambulent au pas militaire, se placent en rangs et nous fixent du regard, nous faisant sentir tout sauf en sûreté. J’ai l’impression de faire face à des machines, des êtres sans âme et au regard vide. Ce sont pourtant nos parents. J’assiste à la mise en place d’un État policier… chez moi. Plusieurs d’entre nous demeurent muets et filment cette danse martiale. Au même moment, les policiers nous encerclent et nous empêchent de manifester, nous empêchent de nous exprimer.

Nous décidons alors de tourner autour de la fontaine tout en scandant « On tourne en rond comme Couillard » pour ensuite bifurquer vers Honoré-Mercier afin d’entamer notre manifestation. Rapidement, les policiers chargent et déclarent notre marche illégale. Ils ont l’impunité; LeBeaume y consent. En guise de récompense, des bombes lacrymogènes nous sont tirées aux visages. Ces polices sont sadiques. Une manifestante en ressort en sang. Tentant de l’aider, un manifestant écarte les médias qui l’entourent lorsqu’un d’entre eux, espérant dégoter le cliché qui pourra leur offrir un paquet de fric, lui gueule « dégage, laisse-moi faire mon travail! » Décidément, on se demande où en est l’humanité, mais ce n’est pas fini, ce n’est qu’un début. Les manifestants scandent, justement, « On a le droit de manifester », mais en vain… Comme ailleurs en Occident, l’État veut exterminer notre voix qui doute, qui questionne, notre voix qui n’accepte pas cette prétendue fatalité qu’est l’austérité.

Une bonne partie des manifestants réussit à sortir de cette souricière et se rend sur la Grande-Allée, mais derrière nous le tiers demeure coincé. Nous scandons alors « Libérez nos camarades » qui ne veulent que sortir de ce piège… Assez contradictoire, d’un côté on nous demande de se disperser et de l’autre on nous retient. Un sentiment de profonde injustice nous envahit et l’inquiétude se lit sur tous les visages. Sur ce, les policiers se dispersent, ce qui permet à un groupe de manifestants – vifs – de s’enfuir en notre direction. Notant cette escapade, le policier qui gère la circulation des voitures continue malgré tout de les laisser passer… une manifestante est percutée… la circulation ne s’arrête pas, la main du policier continue de tournoyer. Nous décidons alors de bloquer la circulation afin de les protéger, mais sommes sauvagement repoussés par l’escouade antiémeute. Je crie aux policiers : « Votre devoir est de nous protéger! » Tremblants, les manifestants scandent alors « Est-ce normal d’avoir peur des policiers? » La stupeur de toutes et tous est palpable.

Le sadisme policier suit néanmoins son cours… Ils nous repoussent vers les Plaines d’Abraham, nous éloignant ainsi de nos camarades pris en souricière. Malheureusement pour lui, un vieil homme traverse au même moment l’entrée du parc et se voit martelé de coups de matraque. L’indignation poursuit son cours. N’ayant que l’hiver comme arme, les manifestants lancent des balles de neige aux policiers. (Ces derniers ont-ils oublié qu’ils ont, eux aussi, été de jeunes québécois-e-s?) Lorsqu’une d’entre nous informe le reste du groupe que nous sommes en territoire fédéral. Nous sommes protégés. Le parc n’est pas sous la juridiction municipale. Les manifestants chargent alors les policiers qui reculent rapidement vers la rue. Ah… finalement… finalement… nous sommes en sécurité… au Canada! Qui l’aurait crû? Moi, indépendentriste.

***

De retour dans la Zone de grève à l’Université Laval, je raconte cette histoire. Nous sommes tous et toutes abasourdi-e-s et  nous ressentons une tension dans nos muscles qui nous étreint. Une situation que Fanon avait remarquée chez ceux qui sont réprimés, qui ne peuvent s’exprimer. Le trombone de Steve nous joue alors une mélodie qui rapidement s’accompagne des tambours, des accordéons et des guitares des Steve et Stevette de la Zone. Nous dansons, la tension se libère… les sourires reviennent sur les visages. Les gens sont à nouveau unis, plus solidaires et déterminés que jamais.

– mutine ❤

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